Après son aventure en régate Formula, bien qu'un peu dépité par cette expérience,
Gérard LARRAC'H se sent plus fort que jamais.
Il débarque donc sur sa plage fétiche de Kerneusketavel. Sur le parking, où
le pêcheur local entrepose ses casiers puants, se trouve le vieux Ford Transit
orange de 1979 des frères BOX.
Les frères BOX sont des triplés aux caractéristiques physiques différentes :
Tuttle (le plus grand), Pow (que tout le monde appelle Power) et Trim (le plus
petit, toujours à la traîne, mais qui tente tant bien que mal de suivre les
deux autres). Leurs parents anglais ont accosté en 1971 à St Malo, après avoir
dérivé pendant 5 jours à bord de leur monocoque démâté : le Lucky. Attendant
depuis plus de 10 ans que leur père répare le bateau mais espérant pouvoir retourner
un jour en Angleterre, les triplés et leur mère n'ont jamais réellement appris
le français.
Néanmoins, dans le but de s'intégrer le plus possible à la population bretonne,
ils se contentent le plus souvent de sourire à défaut de conversation.
Ainsi, sur le parking, Gérard croise tour à tour chacun des triplés qui lui
lancent un sourire jusqu'aux oreilles.
Gérard, breton dans l'âme, d'une nature fermée a toujours interprété leur sourire
comme une provocation. Ainsi, Gérard est il remonté comme pendule, prêt à lâcher
les chevaux et à enfumer les triplés.
Il sort l'arme ultime … :
De la même largueur que les planches de slalom les plus récentes, du même volume
que les Formulas, du même look que les customs de course (because pas de pad
et une déco déjantée), voici la BIC Rumba (310cm, 59cm, 150L) super plate, avec
sa déco incroyable (correspondant à un agrandissement 150 000 fois d'un circuit
imprimé vert) et son aileron Race 27,7 cm.
Il est à remarquer d'ailleurs que jamais personne n'a compris à quoi servait
le chiffre après la virgule, d'autant que Gérard, lui, a depuis longtemps, grâce
à ses arrivées plages, plein tube à donf, enlevé les 0,7cm qui dépassaient.
Les triplés sont déjà sur l'eau, quand Gérard démarre. Il n'a même pas pris
le temps de boire un coup d'eau avant d'y aller. Qu'à cela ne tienne. Il envoie
un magistral beach start et accroche le harnais. Soudain, c'est le trou … plus
de vent.
La baie d'où il démarre est complètement déventée en son milieu par un rocher
haut d'une vingtaine de mètres.
Gérard anticipe, se redresse mais reste accroché au harnais. Il connaît bien
son spot. Il n'avance pratiquement pas, les mains crispées sur le wish, le mât
complètement sur l'avant pour tenter de ré-accélérer. La scène dure une éternité.
Soudain, sans s'en rendre compte, Gérard atteint la sortie de la baie. Le mât
à fond sur l'avant, la voile attrape une énorme rafale.
Bilan des courses : Gérard se fait catapulter 5 m en avant.
Pour l'instant, tout ce qu'ont pu apercevoir les frères BOX, c'est un windsurfer
volant de 60kg.
Gérard n'a plus soif, il a bu la grande tasse, même ses poumons sont rincés.
Après quelques brasses coulées, il rejoint son matos. Il escalade la Rumba et
repart illico. Quelques bords plus tard, il se retrouve tout près des frères
BOX.
Les frères BOX naviguent toujours en ligne. Ils sont sur le bord de retour vers
la plage, l'occasion idéale pour abattre un peu et faire de la vitesse. Gérard
est très légèrement derrière. Il est gonflé à bloc, remonté comme un coureur
de 100m, il va tout écraser sur son passage. Les frères BOX n'ont qu'à bien
se tenir. L'image de Björn Dunkerbeck dans la tête, Gérard regarde au loin,
le visage serein, ignorant complètement les frères BOX. Il est en appuie sur
le pied arrière, bien assis dans son harnais. Il dépasse Trim sans difficulté,
puis commence à s'attaquer à Power. Le vent est bien monté depuis leur arrivée
et tous commencent à être sur-toilé. Le vent a formé une bonne houle et il y
a même une vague à l'approche des rochers de l'entrée de la petite baie de départ.
Après quelques secondes, Gérard a enfin dépassé Power, il est tout proche de
Tuttle. Gérard donne tout ce qu'il a dans le ventre, il est complètement pendu
au harnais, les pieds ne servant qu'à conduire sa planche super plate. Centimètres
après centimètres, la Rumba obéit et rattrape Tuttle. Ca y est ! Elle a dépassé
Tuttle ! Gérard est aux anges, il sourit et se retourne pour en mettre plein
la gueule aux frères BOX.
Les frères BOX ne captent rien au sourire de Gérard. Gérard est dos à l'obstacle
et ne peut éviter la vague qui arrive.
La Rumba ultra plate (conçue bien avant l'arrivée du no-nose) vient d'enfourner
pleine tube dans la vague. Une fois de plus, Gérard en fait les frais. Bien
calé dans le harnais, il est projeté en avant, puis retombe assis sur sa planche,
le harnais toujours accroché, voile bordée. Inexorablement la planche continue
à fond. Gérard ne peut rien faire.
Les frères BOX observent la scène et viennent de comprendre la raison du sourire
de Gérard. Ils se disent :
" Quel freestyleur de génie ce gars ! ".
Soudain, un gros rocher vient arrêter la course de la planche et libérer Gérard.
Il stoppe net la Rumba en lui éventrant le nez, faisant du même coup basculer
le gréement de l'autre côté du flotteur libérant Gérard au fond de l'eau.
Au moment où Gérard sort le tête de l'eau, c'est l'effroi. Gérard a la vision
d'un abominable grand requin blanc. En fait, en deux secondes, il se rend compte
qu'il ne s'agit simplement que de sa Rumba, dérive en l'air, le nez complètement
éventré. Gérard reprend ses esprits, puis, il jette un coup d'œil sur le gréement
qui est resté mystérieusement intact. En revanche la Rumba a souffert et présente
une gueule bien ouverte sur 30 cm avec le pain de mousse en guise de grosse
langue.
Les frères BOX passent devant l'amas disloqué et remarquent que la Rumba leur
offre son plus beau sourire. Ils sont enfin récompensés pour leurs efforts d'intégration.
Gérard nage pour ramené son matos à la plage, rapportant ainsi quelques litres
d'eau dans la planche. Il démonte tout son matos, et inspecte le trou béant.
Une seule chose à faire, l'apporter à son surf shop favori : SOS18 (où Surf
Ouest Shop n°18).
- Bonjour !
- Salut !
- Qu'est ce que je peux faire pour vous ?
- C'est pour une réparation.
- Voile ou planche ?
- Planche !
- Ok ! Apportez la ici ! On va voir ça !
Gérard apporte sa Rumba meurtrie et la pose en plein sur le comptoir. Puis il
attend …
Le vendeur ressort de l'arrière boutique passe le rideau et se retrouve nez
à nez avec la Rumba :
- Mais qu'est ce que c'est que cette cochonnerie ?
- Ben ma planche !
- Ah oui, mais non ! C'est pas une planche ça !
- Ben pourquoi ?
Le vendeur reprend son calme :
- Non monsieur, je suis désolé, mais nous ne réparons pas ce genre de planche.
De toute manière, elle n'est pas réparable.
Gérard est abattu, le vendeur le lit dans ses yeux :
- Désolé, elle est morte …. Mais vous savez, j'ai de très bonnes promos sur
des BIC Techno 283.
Gérard retrouve sa dignité et reprend sa planche :
- Non merci ! Je vais me débrouiller.
Gérard sait qu'il peut sauver sa Rumba, elle n'est pas morte, elle naviguera
à nouveau.